mardi 11 novembre 2008

Un vieil homme me raconte ( nouvelle n 3 )

mirage au dessus des nuages sage

un vieille homme me raconte

LE JEUX DE CARTES

  Cela fait bien deux années que cette drôle de guerre fait rage. Les articles de journaux ne tirent que des malheurs, a la manière d' une conspiration. On peut y lire les noms des victimes par millions, certaines n' ont pas  visage car, méconnaissables, elles figurent sous l' appellation " Soldats inconnus ". La liste des blessés revient comme un leitmotiv et les amputés sont légion. Le mirage de la paix ne rencontre aucune illusion ; seule la réalité de la mitraille a sa raison. La haine envers son voisin , devenu ennemi, n' engendre aucun sentiment de compassion. Tout est fait de colère, rien ne ressemble à une image sage. Le front est le reflet de cet acharnement perpétuel qui se déstabilise selon la volonté des généraux. Selon l' objectif classé d' après la valeur militaire, la perte en homme prend valeur d' importance, révélatrice !
   L' Alsace, a cette époque-là, détermine la frontière mais toute la région ne participe pas aux combats acharnés.  Une zone de tranquillité existe, d' où est exempt tout acte de haine , en témoigne cette petite histoire.
  La frontière frôle un petit village d' environ deux cents âmes. La paix y a trouvé son dernier refuge. Le mot ennemi ne trouve pas place dans leurs pensées : Ce mot- la écarte le bien par une haine qui les dissuade les uns des autres. Les soldats eux, trouvent une solution toute simple pour se livrer bataille : Les occupants des deux tranchées des deux fronts vont se retrouver le soir dans une cabane forestière qui se situe au centre de leurs enjeux, sur la ligne de démarcation. Là, ils sortent leurs jeux de cartes et jouent.
   Cette complaisance ne fait pas la moindre victime, ce n' est en fait que la sympathie qui prime. Dans le village, tout le monde suit son passible chemin. Les paysans peuvent tranquillement continuer de travailler la terre, récolter, cueillir, faire des propositions commerciales aux soldats , qui préfèrent cela à toutes les rations qui ne valent pas un bon repas de campagne.
  Pour l' enjeu, cela se déroule de la manière suivante: Coté français c' est du vin rouge ou blanc qui devient monnaie courante. Coté allemand, c' est le schnaps qui est valeur d' échange. Bref , le commerce bat son plein de telle sorte qu' aucune rivalité n' est possible. Cette complicité devient si parfaite qu' on échange des adresses.
  Cette drôle de guerre prit donc un train-train rituel durant deux années. Le lieutenant français acquit de l' embonpoint en mangeant énormément. Cette surcharge pondérale fut nuisible à sa santé : Un triste matin, il ne se  réveilla pas. La conclusion médicale précise que ce fut un arrêt cardiaque qui mit un terme à sa carrière.
  Ce premier décès endeuilla la bataille de jeux de cartes. Un rapport fut rédigé par l' adjudant-chef pour qu' un nouvel officier remplace le défunt. Cette demande ne tarda point, un jeune et valeureux lieutenant arriva, faisant briller tous ses beaux galons. La première chose qu' il fit dès sa venue consista à passer en revue sa troupe. Il le fit avec méticulosité et rédigea un rapport en bonne et due forme, à tel point qu' il conclura : " certaines négligences déterminent que l' état de ces lieux est susceptible de servir à d' éventuelles agressions par l' ennemi. " Une chose l' intrigua fort : La cabane au milieu des deux fronts, qui pouvait éventuellement permettre une percée des lignes par l' ennemi.
  A l' école d' où sort ce grand guerrier, on lui appris qu' il n' est pas question de laisser les choses en l' état, ce serait aléatoire. C' est un piège qui se présenta là, donc une faiblesse pour nous autres. Il prépara  un plan pour le prochain affrontement devant ses soldats. Personne ne dit mot,  ne fit allusion à un quelconque refus.
  L' officier désigna un commando pris au hasard. C' est cette nuit qu' ils devront faire exploser cette cabane de chasseurs ! La bravoure est le signe de la victoire, nous garderons notre doctrine combattante !
  Dans cette troupe désignée, se trouve le dit JEAN, celui qui sympathisa avec le dénommé HANS.
  Lorsque la nuit arriva et que les arbres devenaient des ombres contradictoires, la ruse prenais le pas. La peur de l' insubordination n' explique en rien cette vérité : personne n' eu le courage de faire comprendre au lieutenant que par ici la paix est force de loi, personne ne lui fit comprendre que l' amitié était leur fortune, personne n' a su lui dire de quelle manière ils allaient , le soir au rendez-vous des jeux de cartes, personne !
  Ce fut avec beaucoup de souplesse que le lieutenant avança. Tous les autres soldats suivaient en silence. JEAN en fit autant mais, il ressentait  un brutal pincement au coeur  qui troublait l' ensemble de ses facultés. Ses pensées se trouvaient là où le mal n' est pas, là où le signe de l' amitié cultivait  la sagesse auprès de la vérité !
  Dans la cabane en bois , les tables sont préparées et les cartes prêtes à être distribuées. Les bouteilles de schnaps sont sous les tables et la lueur des bougies émettaient  une faible clarté tamisée. Du village résonnait la messe du soir et dans le ciel la lune donnait toute sa splendeur. une nuée de chauve-souries volait pardessus les casques des fantassins et de temps a autre, un hibou se laissait deviner par son vol silencieux et autoritaire.
  C' est une victoire certaine, pour les soldats français car les soldats allemands étaient venus sans leurs armes. JEAN savait cela comme les autres compagnons de bataille. Cette réflexion provoquait  dans son coeur une sorte de désespoir digne d' une vraie lâcheté. La troupe se rapprochait de la cabane. Le lieutenant soulevait son corps pour lancer l' assaut, l' offensive pouvait démarrer...

      " Sauvez-vous, sauvez-vous !"
  Une fenêtre restait ouverte, une main adroite y lançait une grenade, puis une autre. Une débandade suivait comme les explosions. Des hommes tombaient et des crépitements d' arme se dénonçaient par leur  traces lumineuses . Des gémissements traversaient la nuit après chaque explosions. La cabane se transformait en un brasier d' enfer et les hommes qui s' en échappaient devenaient des cibles repérable. L' amitié venait de se fracasser dans le tumulte d' un héroïsme dit parfaits. Ceci est stratégique : il faut des victimes, de la casse : il faut des interventions, il faut que cela coûta une fortune, et que naissait la haine et la misère... Ne sommes-nous pas tous des frères ?
   La suite transforma les vergers en gruyère car , percés de nombreuses galeries souterraines, en tranchées et surtout en de vastes tombes qui se plaçaient du mauvais coté comme du bon coté .
  Malgré cet acharnement, la frontière a tenu tant bien que mal. Elle ne perdit ses ailes que lorsque l' armistice fut signée.
  JEAN et HANS n' ont jamais eu location de retrouver leur village natal car les deux reposent dans la partie des soldats inconnus. L' explosion des grenades les ont rendus méconnaissables.

                                                      JJM