samedi 24 octobre 2009

LA VIEILLE DAME ( nouvelle n 7 )


mirage au dessus des nuages sage

LA VIEILLE DAME



De ma jeunesse je garde une profonde trace, est incrusté dans mon coeur un triste souvenir que je n'arrive pas à effacer. Pour que je puisse me soulager de celui-ci, je vais donc raconter mon histoire à autrui.


A la fleur de mon âge, j'ai la réputation d'une bonne mère de famille. Elle se compose de trois enfants et un mari que je vénère toujours. Les enfants ont pour l'aine Marc, dix ans, sept ans pour Liliane ma fille aînée et cinq ans pour le dernier garçon, Luc. Comme je suis habile de mes mains, d'une manière générale je m'acquitte bien de tous les travaux qui incombent à une mère digne de représenter sa famille avec en plus un savoir-faire que j'exerce avec facilité : La légèreté de mon doigté me permet de broder de la lingerie fine, des rideaux à fleurs, de beaux châles multicolores, des nappes splendides et beaucoup d'autres choses qui n'ont pas valeur ordinaire.


Cela attire l'attention de mon voisinage qui m'apporte toute sa sympathie et son encouragement, que j'accepte avec joie. Il n'y a pas que moi sur qui ces louanges font sensation car ma fille Liliane est aussi beaucoup admirée par les vêtements qu'elle porte. Tout cela réveille en elle une fierté suscitée par les compliments.


A l'époque dont je vous parle, la richesse ne court pas les rues. Nous portons les habits le plus longtemps possible. Une de mes voisines me gratifie souvent d'éloges sur la beauté des vêtements que porte ma fille. Elle se laisse émouvoir sur la particularité des fines broderies qui reflètent tout le bien -être de Liliane !


Sa fillette, de deux années plus jeune que Liliane, répond au nom de Sophie. Elle passe tous ses loisirs avec sa fille. Je trouve que leurs caractères se conjuguent avec harmonie, une amitié profonde les guide sur une route jonchée de nombreuses aventures. Il arrive que les vêtements de Liliane deviennent trop petits, je fais en sorte que Sophie puisse continuer, après quelques reprises, à les porter. L'acceptation de mon geste se lit dans la profondeur de son regard clair, noble et pur de vérité, ainsi que dans sa démarche radieuse. J'ai remarqué le respect soigneux qu'elle garde pour ces vêtements.


Pendant la messe, je la contemple assise au premier rang et ma laisse envahir par un sentiment d'administration car tout lui va comme sur le corps d'une adorable poupée en porcelaine. Une vivacité surprenante comble ces deux fillettes d'un charme très rocambolesque, d'une gaieté flamboyante de caprice et d'une fierté digne de mon savoir -faire. Je retrouve, dans leur ressemblance, une vie commune qui nous fait des signes me renforçant dans une bonne foi. Cela va de soi m'a fait comprendre le curé de notre paroisse qui, lui aussi, a remarqué cette grâce.


Les saisons me permettent de crées une variation de modèles que je réalise dans une progression constate. Aucune faille ne trouve la malice de se mettre en travers de mon savoir-faire; c'est grâce à notre Dieu que je réussis par développer cela; de ce fait je le vénère jusqu'à ce jour car il me sert de guide vers un avenir qui remplit mes pensées de sagesse. C'est pour cette raison que je veux partager ce qui peut encore servir pour d'autres dans le besoin.

Cette vieille dame garde son regard étincelant de vérité et de charme. Sa foi catholique transporte vers la transparence ses mots qui sont comme un endoctrinement. Elle possède le coeur sur la main et sa bonté est divine. Je me laisse guider par sa voix m'emportant vers une lumière qui éclaire sa vraie valeur sentimentale.

Pour les huit années de Liliane , à sa première communion, je confectionne une belle robe blanche, brodée de toutes parts, que j'ai décorée d'après une inspiration qui provient des fleurs printanières, j'y représente des lys sur toute la surface du corsage et dans le dos, des pâquerettes qui forment une grande auréole composées de huit fleurs. Sur le pourtour du cou, une multitude de petites étoiles orne le contour d'une élégance parfaite. Elle lui frôle les mimolettes où des rosaces déterminent la fin de la robe. Sur ses bras, une natte de feuilles fortifie les longues manches. Sur sa tête j'ai posé un châle blanc écru qui lui couvrent ses cheveux blonds jusqu'aux épaules. Je récolte de nouveau toute l'admiration des paroissiens , ce qui glorifie de plus belle cette journée par une "griffe " qui me revit radieusement ! Sophie partage les mêmes sentiments, je le vois par la satisfaction que dévoile ses traits, empreints d'une joie profonde.

Je m'agrippe fortement à cette image pour que s'incruste dans mes pensées la belle journée qui vient de nous bercer.

Je ne suis pas la seule à m'émouvoir ainsi car, le soir même, une visite vient concrétiser tout cela. C'est Sophie et sa maman qui en sont tout émerveillées ; elles viennent pour me féliciter. Leur présence n'est pas vraiment gratuite car elles sont aussi venues pour me demander, avec une formule de politesse que je qualifierais de remarquable, s'il est possible que nous leur prêtions dans deux ans, l'admirable ensemble pour la première communion de Sophie. Cette demande de prêt, un peu précoce, m'honore grandement. Je ne refuse pas et tiens la promesse que l'ensemble de nos habits leur reviendront !

les journées s'écoulent et souvent les deux fillettes , vont contempler l'ensemble que j'ai emballé avec soin dans notre grande armoire qui se trouve dans la chambre à coucher. Le manque de précision, pour remettre en place le précieux vêtement, me laisse entrevoir leur passion !


Quelle mauvaise chose que ce présage qui enlace nos âmes sans le moindre pardon ! Sophie figure , malheureusement, sur la liste de ceux dont la chance de la vie s'effondre comme la structure d'un château de cartes ; cela a coupé court à sa jeunesse , la fin de sa vie vient malheureusement de sonner !
Le malheur frappe beaucoup d'autres habitations et de multiples larmes coulent sur les joues de chacun, ce sont de profondes sources de peines. Je suis blessée dans mon âme ainsi que ma fille Liliane qui reste brisée de chagrin durant longues journées.
Après une belle messe, qui attire une foule de villageois, elle fut enterrée, comme le veut notre coutume, dans le cimetière qui se trouve au bas de la colline. Nous ne possédons pas la moindre fleur car l'ardeur de l'hiver est a son apogée ! Les couleurs actuelles de cette saison n'offrant pas de fleur gracieuse. Pour combler ce manque d'expression florale nous décidons de recouvrir la tombe d'un épais tapis de branches de sapins, lui donnant la forme d'une épaisse couverture. Je ne peux essuyer mes larmes ni celles de Liliane. Dire que la disparue avait à peine ses sept ans !
Les nuits deviennent une interminable suite de réflection, des cauchemars me poursuivent, où apparaissent toujours Sophie.
Je me tracasse de plus belle pour trouver une éventuelle faute que j'aurais commis envers elle. Dans mes rêves elle me fait des signes de pitié avec toujours un visage triste et désespérant. Je n'arrive pas à comprendre les raisons de cette ahurissante obstination à apparaître dans mes songes ? Ce visage de pierre glace ma chair et mes réactions humaines. Je ne mange plus, bois très peu pour me laisser emporter par la chaîne de faiblesse qui enlace les grands malades. Je reste allongée, ma vue se trouble, ma propreté a des lacunes et ma coiffure se désordonne. Je cultive une maladie, cela est certain, laquelle ? Le médecin ne trouve pas une ressemblance avec toutes celles qui sèment à ce jour cet impitoyable carnage ! Pour lui il n'y a pas de doute, ce mal qui m'emporte n'est en fait qu'un laisser aller guidé par une chose qui n'est pas de son ressort ! Le fait que mon cerveau dégénère lentement doit inéluctablement provenir d'une lacune psychologique.
Le signal d'alarme résonne dans les oreilles du curé de notre paroisse. Il ne tarde point pour venir à mon chevet. Je ne peux révéler à qui que ce soit la raison qui entraîne ce laisser aller. La belle Sophie devient l'obsession de mes nuits et mon comportement s'en ressent, pourquoi me fait elle cela ?
La présence du curé m'est d'un grand secours car je laisse enfin aller mon secret qui tente d'égarer mon âme, et de m'enlever la vie. Ma voix diminue de telle sorte qu'il est difficile de comprendre mes paroles et de comprendre mon angoisse ! Je lui explique, tant bien que mal, ce qui perturbe si gravement ma santé. Il m'écoute avec une attention soutenue. Son analyse arrive à une conclusion déterminante : la défunte me hante, provoquant ma faiblesse. Pour en connaître la raison , il me questionne dans les moindres détails sur ce que fut mon passé, sur les éventuels rattachements psychologiques qui fondèrent notre union sentimentale dans un rayonnement allant jusque dans le royaume de la mort, l'éternel. Je lui énumère les jeux que firent ensemble Sophie et ma fille Liliane. Les vêtements que je lui donnai et, aussi, la fameuse promesse que je lui fis le jour de la première communion de Liliane. Le curé trouva la fin de mon labyrinthe, qui expliquait ma langueur. Il s'agissait de la promesse que je fis à Sophie au sujet des vêtements de la première communion, pour le jour où elle la fera avec ce bel ensemble que j'ai brodé pour Liliane !
Ce jour là, la neige tomba bien dru. Elle recouvrait toute la vallée et les sommets environnants. Les branches des sapins se courbaient sous le poids qu'ils devaient soutenir. Le silence était maître. Le chat se réchauffait auprès du grand fourneau à bois qui développait le rayonnement d'une douce chaleur.
Pour la première fois depuis quelques semaines, je sens de nouveau , la chaleur de la vie ! Le curé a conclu que nous devons écouter les besoins de Sophie, qui aussi longtemps qu'elle n'obtiendra pas l'ensemble promis pour sa première communion hantera mes rêves jusqu'à ma mort. Mon mari et le curé n'ont pas perdu de temps pour aller retrouver la tombe de Sophie.
Ils doivent se déplacer avec peine, la neige est épaisse. Mon mari ne ménage pas sa peine et s'acharne, ainsi que le curé car la terre est très profonde sous cette neige gelée, composée de plusieurs couches. Arrivé au manteau fait avec des branches de sapins, une facilité soudaine leur permet de rencontrer une terre meuble et douce à manipuler. Lorsqu'ils parviennent au blanc cercueil, qu'ils ouvrent, il y trouvent un corps au visage souriant de bonheur et de sainteté. Ils l'habillent des vêtements que je lui avais promis et qu'elle désirait dans la mort.
Mes nuits retrouvent leur calme d'antan et mes rêves sont secondaires. Je suis redevenue la femme que j'étais autrefois mais je garde, gravée dans mes souvenirs, l'histoire que je viens de vous confesser.

JJM

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