lundi 8 décembre 2008

JALOUSIE ( nouvelle n 4 )

mirage au dessus des nuages sage

Mai 2008 294






 
                     

Jalousie



  Il est assis devant sa porte cochère, sur la seconde marche. Son regard se promène à droite, puis à gauche et parfois en l' air. Ses mouvements se font avec une attentive rigueur car sur sa tête il possède une chevelure faite de fils synthétique... De son regard objectif il regarde passer le monde qui se déplace soit en voiture, soit à pied, en avion ou à vélo, en bus ou en moto. Je trouve sa philosophie pleine de fantaisie : C ' est là sa seule passion, observer les autres. Dans son obsession il n' est pas seul car un petit caniche blanc l' accompagne avec  béatitude. L' accompagner est le juste mot car lui  aussi reste immobile, semblable à une sculpture. Lorsque la pluie se manifeste, ils restent fidèles à leur poste en montant sur la troisième marche. Mais quant l' hiver  arrive avec sa froidure et que la neige est aspergée par la pollution des véhicules, ils changent de place. Ils occupent alors la fenêtre du réez de chaussée qui reste ouverte. Là, l' un pose ces coudes sur le rebord  et son inséparable compagnon le caniche blancs se place a ces cotées.
      je tente d' analyser ses pensées, en résulte la solution suivante : La différence de temps de passage entre tel ou tel voyageur est devenu un signe. Certainement il se dit " Cette voiture rouge a du retard, cette auto blanche a de l' avance , ce camion ne passe pas souvent par ici, quant a ce piéton, il est poli comme  à chaque rencontre. "
       Cela fait des années que je dois m' arrêter à ce croisement-là à chaque fois je l' observe. Ne ressent-il pas de la monotonie a force d' observation régulière ?  Parfois je regarde sur la montre du tableau de bord pour conclure que j' ai jusqu' à vingt minutes de retard, ou  encore vingt minutes d' avance. Mais malgré cela, ils occupent  le même emplacement, comme des statues de bois !
         Cette rencontre journalière perpétuelle me donne une idée, celle de le questionner. Je manque de courage et reporte mon intention  de  dialoguer. Je suis envoûté par l' habitude et le respect du temps.  Lui , il reste là, comme pour prédire la bonne foi. Ils deviennent le reflet journalier de la circulation de ce croisement.
        Dans le prolongement de son habitation, qui compte dix maisons d' un étage  , trois d' entre elle  disparaissent sous le travaille de deux pelles mécaniques. Malgré ce sacrifice, ils gardent leurs habitudes. Les maisons alentour se vident de leurs habitations, leur vétusté devient trop criante.
     Une nouvelle construction prend forme. Le modernisme est là, avec dans ses bras le confort, le luxe et le bon choix. Le restant des maisons semble ridicule devant ce modernisme alléchant.
    Je tombe malade pour quelques semaines, puis je reprends ma route par ce carrefour habituel. L' homme "Sculpture" et son chien ne s' y trouvent plus ! Ce manque de repère bouleverse mes habitudes ! Je passe plusieurs fois , aucun indice sur sa disparition. Je me demande s' il est parti, ou décédé ou bien malade dans un hôpital ?  Au
quatrième jour , renonçant à mes propre habitudes, je porte toute mon attention sur le bâtiment neuf. Ma nouvelle manie m' apporte un profond réconfort, car je remarque que l' homme statue a déménagé dans ce bâtiment neuf ! Il se trouve au premier étage sur un petit balcon en train de guetter les allées et venues des voitures, des motos, des avions, des piétons et des vélos... Je regarde son visage où prime la fierté d' une victoire, celle d' avoir eu le courage de changer ses habitudes.
   Ce constat me fait éprouver une certaine jalousie, lui a su changer de situation, ce qui n' est pas mon cas...
   Ma jalousie est pourtant mal venue car moi aussi, je lui ai causé du souci : Chaque année, je me suis acheté une nouvelle voiture, donc moi aussi  je devrais exprimer une certaine victoire !

JJM